Commémorations du 11 novembre

Détails

Cinéaste : Anonyme
Date : 1932
Lieu : Méneslies et Friville-Escarbotin (80)
Coloration : Noir et blanc
Son : Muet avec accompagnement sonore
Format : 17,5 mm
Durée : 6’43

synopsis

Le Vimeu 1932, deux cérémonies commémoratives se suivent :

. Remise d’un drapeau aux anciens combattants de la Première guerre mondiale de Meneslies.

. Fête de la remise d’un fanion aux anciens combattants de Friville-Escarbotin-Belloy.

Un film 17,5 mm de 1932 issu de la collection Christian Broudot, d’une qualité rare.

 

Eclairage historique de Julien Cahon, historien et enseignant-chercheur à l’Université Picardie Jules Verne :

LA FIGURE DE L’ANCIEN COMBATTANT

“Durant l’entre-deux guerres, l’ancien combattant représente une figure centrale. Les associations d’anciens combattants ont pris une grande place. Dès 1917, Georges Clemenceau disait d’eux « ils ont des droits sur nous », manière de leur octroyer une reconnaissance symbolique. La Grande Guerre, dont on célèbre le Centenaire, a en effet marqué profondément et durablement, non seulement « la génération du feu » mais, à travers elle, la société toute entière. Tout d’abord, le phénomène ancien combattant prend une place toute particulière, ne serait-ce que par l’importance numérique du groupe : ils représentaient une part non négligeable de la population puisqu’ils sont environ 6,5 millions à avoir survécu à la guerre (en 1935, ils sont encore 5,5 millions, soit 42% de la population masculine totale). En France, le mouvement ancien combattant recrute jusqu’à 3 millions d’adhérents. Les vidéos donnent aussi l’impression d’un mouvement de masse. Le mouvement ancien combattant fut d’abord un mouvement revendicatif et un syndicalisme des victimes de guerre. Ces hommes ont rapidement compris, au sortir de la Première Guerre mondiale voire même pendant le conflit, la nécessité de défendre leurs intérêts matériels (obtenir des pensions convenables notamment). La plupart d’entre eux partageait une conviction commune basée sur l’expérience du front selon laquelle cette expérience était incompréhensible pour ceux qui ne l’avait pas vécue.

A Méneslies, la banderole « unis comme au front » fait allusion à cette expérience vécue à la fois de manière intime et individuelle mais aussi de manière éminemment collective. De par la proximité avec l’événement (captation réalisée 14 ans après la fin du conflit), ce slogan mobilisait aussi et encore l’héritage de l’union sacrée. Il fait aussi passer un autre message, plus subliminal : il a fallu combattre et travailler pour tenir dans la guerre, mais aussi croire (il est affiché devant l’église) ; cela montre aussi que la religion catholique reste un ciment des communautés rurales.”

LE DRAPEAU : UN SYMBOLE

“Emblème et symbole des anciens combattants, le drapeau représente aussi leur groupe, leur histoire et les valeurs communes qu’ils partagent ; il illustre une présence, unit et rassemble. Les nombreuses associations et amicales d’anciens combattants ont ainsi immortalisé leur existence par un drapeau, dont la remise fait l’objet d’une cérémonie très officielle. On peut voir qu’il est hissé majestueusement lors des défilés (qui ne sont pas des défilés militaires), des cérémonies de commémoration et divers événements auxquels les associations d’anciens combattants participent. On devine sur les divers extraits que l’étendard ou le fanion est aux couleurs de la France (bleu, blanc rouge) avec le nom de l’association et sa localité en lettres brodées d’or.”

SOUVENONS-NOUS

“En même temps, les anciens combattants partageaient aussi la conviction qu’il fallait tout faire pour que cette expérience soit transmise, en souvenir des morts (1,3 millions pour la France), d’où la place centrale des monuments aux morts dans ces rassemblements – « souvenons nous » peut-on ainsi lire au dessus du monument de Friville – et l’association massive des enfants aux cérémonies. Le monument aux morts a ainsi une fonction civique. De plus, il faut souligner que
toute une génération de Français grandit – au moins en partie – sans père, ou avec un père physiquement diminué. Le bilan de la Première Guerre mondiale est, pour la France, d’1 million d’invalides, 800 000 orphelins et 1,1 million de Pupilles de la nation à la fin des années 1920 (soit 1,8% de la population française). Au début des années 1930, ces enfants sont devenus des adolescents ou sont passés à l’âge adulte. A Friville, avant la remise du drapeau à la section locale des anciens combattants, un discours énergique est d’ailleurs prononcé par le directeur de l’Office des Pupilles de la Nation, dont on peut voir qu’il a perdu un bras (est-il mutilé de guerre?). Cet office, qui est une administration spécifique pour venir en aide aux orphelins de guerre, a été créé par une loi de 1917, tout comme le titre de pupille de la nation (L’adoption par l’Etat d’enfants dont les pères sont morts pour la patrie n’est pas une chose nouvelle (1830, 1849, 1871). Ce discours est prononcé devant le monument aux morts de la commune ; un monument de type funéraire – assez rare – qu’on aperçoit à l’arrière plan : en représentant avec réalisme un soldat mort, son épouse et son fils en pleurs, il insiste essentiellement sur la mort et le deuil. Le type de monument le plus courant – car le moins coûteux – et le plus sobre est la stèle, comme à Méneslies.”

LE MOUVEMENT ANCIEN COMBATTANT

“On peut donc parler d’un socle commun du monde ancien combattant (défense des intérêts et mémoire des morts) voire d’un esprit ancien combattant, de plus en plus marqué par une culture pacifiste. Mais, cette unité du monde ancien combattant n’est qu’apparente, car les associations d’anciens combattants sont en réalité très diverses, voire rivales. Elles se définissent en général selon 4 critères :

  1. médical, en fonction du type de blessure reçue : il existe, par exemple, une association des gueules cassées, une fédération nationale des blessés du poumon ou encore une association des blessés des yeux et des aveugles de guerre. Le mouvement associatif des mutilés voit le jour dès 1915, avec une série d’initiatives locales. En 1918, ces associations locales de mutilés – à l’image de l’Amicale des Combattants-Réformés et Victimes de la Guerre de Friville-Escarbotin – se regroupent en fédérations : l’UF (union fédérale des mutilés), l’AGMG (Association générale des mutilés de guerre), l’UNMR (Union nationale des mutilés et réformés) et la Fédération nationale des mutilés, victimes de guerre et anciens combattants (dite Fédération Maginot, du nom de son président depuis 1918), qui comptent environ 100 000 adhérents chacune, sauf l’Union Fédérale, qui dépasse les 900 000 membres en 1932, et qui reste la plus grande des associations de mutilés.
  2. professionnel (ex. : fédération nationale des anciens combattants des PTT, AEC ou association des écrivains combattants) ;
  3. militaire (en fonction de l’arme dans laquelle le combattant avait servi, voire du grade) ;
  4. politique : l’UNC (droite conservatrice) domine les associations de combattants, avec 860000 adhérents en 1932 et une bonne implantation en Picardie ; la FNCR (proche des radicaux-socialistes) ; et l’ARAC, communisante (avec un succès moindre, 20 000 adhérents).

Ce succès du mouvement ancien combattant est aussi à mettre en relation avec la sociabilité de ces mouvements au niveau local, comme le montrent ces archives filmiques. Ces associations sont présentes dans les deux tiers des communes, qu’elles animent en organisant banquets, défilés et commémorations. Bien souvent, l’association des anciens combattants est soit la seule, soit la plus grande association de la commune. On remarquera aussi la présence des fanfares. Issues d’un mouvement initié dans les années 1830 – le mouvement des orphéons (sociétés chorales supposées faire renaître la nation rassemblée après une période de déchirements : Révolution, Empire et restauration monarchique) – et d’une révolution instrumentale (naissance des cuivres à piston), les fanfares se sont multipliées dans les campagnes à partir de la seconde moitié du XIXe siècle (il en existe plus de 7000 à la fin du Second Empire) pour atteindre leur apogée au début du XXe siècle. Dans le monde rural, les fanfares et les associations d’anciens combattants jouent ainsi un rôle majeur dans l’organisation et l’animation des fêtes collectives. Si un ancien combattant sur deux adhère à une association, les adhésions sont plus nombreuses dans les campagnes que dans les villes : on estime que dans les campagnes françaises, 70 à 80% des anciens combattants appartiennent aux associations, tandis que dans les villes, ce chiffre n’est que de 50 à 60%, et de 38,8% à Paris. L’encadrement de ces associations est assuré essentiellement par des membres des classes moyennes (petits patrons, artisans, employés, fonctionnaires…). Leur poids électoral (la moitié des votants, comme seuls les hommes votaient à cette époque), leur forte implantation et implication expliquent pourquoi c’est un groupe écouté des politiques – c’est même parfois un véritable lobby. Certaines associations d’anciens combattants se sont même transformées en formation politique : la plus connue et la plus étudiée des historiens est le mouvement des Croix de Feu ; c’est une des « ligues d’extrême droite » qui participent aux manifestations du 6 février 1934, perçues à gauche comme un « danger fasciste », et qui explique, en partie, le rassemblement des gauches dans le Front populaire.”